En France, la place de la religion catholique n'est plus du tout la même que celle qu'elle fût à l'époque de la toute puissante religion d'Etat. Alors forcément, lorsque les Como Mamas débarquent sur la scène de l'Opéra de Limoges pour chanter la gloire de Dieu et de Jésus, l'accueil est un peu réservé. La tradition Gospel est bien loin de nos préoccupations quotidiennes, et il y a évidemment un gouffre profond entre les trois vénérables du Mississipi et notre culture française.

Il est 15H00 lorsque Abdallah Abozekry entre seul sur la scène de l'auditorium Clancier de la BFM. Il se saisit d'un instrument auquel les occidentaux ne sont pas ou peu habitués, le saz. En un morceau solo, le plus jeune des deux frères Abozekry a présenté l'instrument et l'a consacré. Ce métissage si précieux est arrivé à son faîte quelques heures plus tard. J'avais oublié Dhafer Youssef. Les personnes présentes ce soir à l'Opéra de Limoges doivent se demander vers quelle contrée ma mémoire s'était égarée pour oublier une telle présence.

Le piano attend. Seul, majestueux. Il cherche un partenaire d'un soir, un homme ou une femme qui saura le faire sonner comme il aime sonner, profondément, puissamment. Un être vulnérable s'avance sur la scène de l'opéra de Limoges. A mesure qu'il avance vers le piano, il grandit, se raffermit, se décide. Il prend place sur son siège, assez éloigné du piano. La danse commence. 

En jazz, les trios sont légion. Des classiques Corea/Mc Bride/Blade aux plus récents mais non moins brillants Moran/Mateen/Waits, c'est une antienne vieille comme le jazz lui-même. Une formation éprouvée, détournée, abordée de mille et une façons sans jamais s'être épuisée. Comment alors exister dans cette jungle de contrebasses, de pianos et de batteries ? Pendant un peu plus de 90 minutes, le trio de Lorenzo Naccarato nous l'a conté. 

Le public est debout. Les gens chantent, crient, dansent, tapent des mains. Ils semblent avoir passé un moment fabuleux. Alors pourquoi ne ressens-je rien ? Aucune vibration. Mon coeur bat normalement, doucement. Je suis assis dans mon fauteuil, les musiciens de Shirley Davis jouent parfaitement, et la chanteuse anglo-saxonne chante divinement. Rien ne se passe en moi. Cela arrive parfois. C’est rare, mais cela arrive. La rencontre ne se fait pas.

Ce soir, Leila Martial, Eric Perez et Pierre Tereygeol nous ont réappris l’éberluement. Ils nous ont rappelé que l’inconnu, l’incompréhensible, l’invisible peuvent être des ravissements dont il faut savoir se délecter sans aucune retenue, comme des enfants. Une fois que l’on accepte que Baa Box n’est pas un trio mais un orchestre, un petit village peuplé de personnalités changeantes et cosmopolites, on recommence à rêver. On se libère de cette contrainte millénaire que représente le temps, on oublie l’environnement, les autres, soi-même.

Découvrir un nouvel artiste, et donc un nouvel art, est toujours une expérience savoureuse. Un voyage nouveau, avec son moyen de transport unique, ses codes et son système d’expression propre. Un périple immobile de plus à ajouter à la liste infinie d’odyssées qu’offrent la musique et l’art en général. Ce lundi 18 novembre était donc l’occasion de quatre perambulations, grâce notamment à une autre innovation du festival : trois concerts au sein du conseil régional de Nouvelle Aquitaine, pour découvrir de nouveaux talents des environs.

Nouvelle édition, nouvelle formule. Après les petits déjeuners-concerts à l’aube, le festival Eclats d’Email propose un nouveau rendez-vous matinal, avec un concert à 11h30 suivi d’un brunch. A évènement exceptionnel, musicien exceptionnel. Il est donc bien naturel de se retrouver face à face avec un très grand nom du saxophone contemporain en cette fin de matinée. Puis cet après-midi, un rayon de soleil providentiel est venu éclairer le début de ce concert. Kit Massey, le violoniste du quartet d’Otis Taylor, resplendit.

Fine pluie, froid mordant, le trajet jusqu'au cloître des franciscains est toujours une petite épreuve qu'il faut savoir accueillir avec bienveillance. Après la pluie, vient le beau temps. Le soleil de ce matin s'appelle Mangane, et il va émailler l'IF d'une musique au langage universel. Beaucoup plus tard, après avoir vécu un siècle de musique avec Uriel Herman, il fallait une fois encore accepter l'animosité climatique pour se rendre jusqu'à l'Ambassade et y retrouver Nina Papa.

Il est des instants où la lumière qui éclaire le présent brille différemment. Des moments où cette lumière qui jaillit pourtant chaque jour prend une nouvelle teinte. Une teinte unique, une teinte que l’on ne verra qu’une fois, une teinte qui change tout. J’ai déjà aperçu ces lumières révélatrices de majesté dans plusieurs instants bénis, et ces lumières rayonnent encore aujourd’hui avec tant d’envergure qu’elles m’aveugleront toute ma vie.

Il est parfois bon de rentrer chez soi. En terrain connu. On retrouve une chaleur, un environnement rassurant, un foyer. Lisa Doby s'est rappelé à notre bon souvenir en deuxième partie de soirée, nous a invité, comme l'an dernier, dans son univers envoûtant et chaleureux. Et nous en avions besoin. Et comment aurait-on pu aller simplement dormir après la première partie de soirée ? Cela semblait inenvisageable, insupportable. La performance du quintet de Wallace Roney ne semblait avoir duré qu'un souffle.

Comment écrire Sly Johnson? Peut-on écrire Sly Johnson? Existe-t-il, ici ou ailleurs, des mots capables d’articuler la structure de l’être magnifique qui s’est produit devant nous ce soir ? Probablement pas. N’essayons pas. On ne définit pas l’insaisissable. A l’instant où Sly Johnson apparaît sur scène, personne ne saurait dire ce qu’il va se passer. Personne ne sait dans quelle direction le caméléon va avancer.