C’est seulement la troisième fois que Didier Ithursarry se produit en solo lorsque sa main gauche entame son lancinant va et vient, cette danse unique avec son accordéon. Pour l’avant dernier concert à l’IF, on rencontre donc un instrument toujours rare dans le jazz, que l’accordéoniste va promener sur les mêmes chemins sinueux que ceux vers lesquels sa musique nous pousse irrémédiablement. La puissance de l’instrument est ce matin mise au service d’improvisations apaisées et apaisantes, loin des rythmes effrénés qu’il peut offrir. Une douce mise en bouche et une jolie promesse pour le duo Ithursarry-Pasquier qui clôturera les concerts rue Charles Gide.

Uriel, Ouriel, Auriel, peu importe. Rarement un homme aura aussi bien porté son prénom. Quelle que soit l’orthographe, la fonction est la même. Apporter la lumière, éclairer. Au Théâtre de l’Union, Uriel Herman va plus loin. Il illumine, il éblouit sans attendre avec Winter Light, qui marque le début d’un set jouissif, bouleversant de bout en bout. Il existe quelques musiciens capables de créer l’évidence. Quelques musiciens dont on se dit qu’à chaque geste, à chaque note, à chaque instant, le choix effectué n’était pas seulement brillant, il était le seul envisageable pour faire naître cette inénarrable beauté. Une évidence. Ce soir, le quartet d’Uriel Herman a défoncé la gigantesque porte derrière laquelle se trouve Brian Blade et ses frères et sœurs de l’évidence. Le simple enchaînement des morceaux est un véritable bijou d’orfèvrerie, une visite guidée d’un univers ineffable dans lequel les quatre archanges se meuvent avec une simplicité désarmante.

White Night, le troisième morceau de la setlist, semble prémonitoire quant à la suite probable d’un tel moment. Le pianiste israélien nous invite à fermer les yeux, à accepter de revivre la transe chamanique qu’il a vécue le temps d’un morceau qui, après un décollage en douceur au son de la flûte d’Uriel Weinberger, accélère. Jusqu’où, on ne veut pas le savoir. Il ne faudrait pas qu’il y ait de fin à cette ascension orgasmique. Et quelques instants plus tard, l’évidence nous rattrape. Herman prend son solo, ses doigts leur envol, et adoucit le rythme, nous ramène si près de la réalité. Et au moment où l’on croit l’effleurer, l’ascension reprend de plus belle, sans jamais que l’on ait peur du vide, que l’on craigne une chute. Après tout, les archanges ont des ailes. Déjà, après ce morceau, on se demande comment continuer, où vont ils encore pouvoir nous emmener. Et une fois de plus, le choix du morceau suivant est une évidence.

My Favorite things. Le cheval de bataille de Coltrane, ce morceau mirifique qui se transforme à chaque changement de tempo, et qui invite donc évidemment à un nouveau voyage à la vitesse changeante. Ce jazz là, en plus d’être céleste, est d’une intelligence ébouriffante. Et jusqu’au bout, l’envie de rugir, d’hurler de bonheur est un délicieux poison qui pourrait transformer un troupeau d’agneaux candides en meute de loups enragés. L’Hour of the Wolf arrive donc à point nommé pour un premier rappel survolté, qui déborde d’un bonheur que l’on sent partagé dans une communion totale. Puis vient The Silence, un silence qui semble être la seule suite possible, l’évidence, encore une dernière fois, à un concert d’une intensité émotionnelle tout bonnement écrasante. Se taire, fermer les yeux, et revenir quelques instants en arrière, revivre encore une fois cette magistrale démonstration.

Comment continuer après cela ? Comment être “le prochain concert”? C’est la tâche impossible qui incombe à Mampy, un groupe toulousain qui mélange le jazz au ska dans l’allégresse. Ce travail impossible ne semble pas inquiéter plus que ça Vincent Palotis, le trompettiste de ce groupe dépositaire de l’esprit d’Ernest Rampling. À chacun de ces solos, il parvient à agripper des oreilles encore en plein vol grâce à des motifs élégants et un son d’une pureté lumineuse, afin de peu à peu amorcer une redescente en douceur. Et pourtant, dans la nuit blanche, quand le silence se fait à nouveau, l’archange Uriel apparaît à nouveau.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet