L’auditorium de la BFM de Limoges est plein à craquer lorsque Thierry Cheze, Louis Mardivirin, Kirsten Royannais, Dominique Soulat et Silvia Ribeiro Ferreira, que l’on retrouvait avec bonheur après son précieux concert de lundi, prennent place sur scène. Les quatuors de chambre baryton, tenor, alto et soprano sont monnaie courante en musique classique, mais déjà plus rare en jazz, et le World Saxophone Quartet de David Murray fait office d’ovni à cet égard.

La formation de cet après midi, à cinq saxophones, est donc d’une singularité bienvenue. L’absence de section rythmique peut au départ désorienter tant il est rare de ne rencontrer ni contrebasse ni batterie dans un groupe de jazz, mais la complémentarité tout en finesse de cet ensemble déroutant fait très rapidement oublier la moindre question que l’on pouvait se poser à leur égard. Le répertoire est très varié et nous invite à visiter les époques et les styles, des années 30 et le Summertime de Gershwin à aujourd’hui et le Strasbourg Saint-Denis de Roy Hargove, du boléro de Consuelo Velazquez au tango de Richard Galliano. Au milieu de ce savant mélange, une étoile apparaît, celle de Simone Veil. Les cinq musiciens célèbrent la mémoire de cette immense dame le temps d’un poignant morceau pendant lequel Dominique Soulat lit sobrement un poème en son honneur. Élégant instant avant trois morceaux plus légers qui clôturent une après-midi durant laquelle Silvia Ribeiro Ferreira aura encore démontré qu’elle est une grande saxophoniste en prenant plusieurs solos d’une éloquence affolante, délicieuse.

Pour le premier concert du festival au Théâtre de l’Union, c’est une autre instrumentiste brillante qui vient présenter son projet en quintet, la clarinettiste Elodie Pasquier et son groupe Mona. Si l’un des spectateurs de ce soir avait oublié que la splendeur pouvait saillir du chaos, la fracassante performance des cinq argonautes aura servi, non pas de piqûre de rappel, mais de marque indélébile gravée dans la chair à grands jets de notes providentielles. Ne pas se fixer de limites. Être libre. Jouer une musique qui n’accepte pas de barrières, qui refuse de prendre une forme imposée ou existante. C’est le choix qu’a fait l’Atalante de la soirée. Et on ne peut que la remercier. Nul besoin de guide, d’explication ou de boussole. À quoi bon savoir où l’on va lorsque l’on est déjà arrivé dès l’instant où les notes de la trompette de Frédéric Roudet nous transpercent ? Pourquoi s’interroger sur les virages à venir quand Elodie Pasquier oblitère le concept de chemin d’un souffle ? Il n’y a pas de règles, il n’y a plus de règles.

Lorsque l’on s’éloigne des traditions, que l’on décide de se balader un peu sur des terrains inexplorés, on se retrouve souvent dans un très sérieux et respectable courant, l’avant garde. Mais tout comme on ne peut pas réduire Ornette Coleman ou Cecil Taylor à des mouvements dès lors que l’on se laisse habiter par leurs musiques qui dépassent l’entendement, on ne peut pas réduire Mona. La seule option est de lâcher prise, d’accepter de ne plus être maître de soi et de partir à notre tour à la recherche de cette toison dorée, aux côtés du stratosphérique Romain Dugelay, habité par une force créatrice apothéotique. Teun Verbruggen, qui a enregistré un retentissant album avec Jozef Dumoulin et Keiji Haino l’an dernier, et Thibault Florent sont les Argos de cette expédition dans Mona, l’album éponyme qui est déroulé jusqu’à un Ducks of the Night berceur. À la fin d’un tel concert, la seule chose à faire est de se précipiter dans ses rêves pour pouvoir retrouver au plus vite Atalante et sa clarinette en solo le lendemain matin au cloître franciscain.

Alexandre FOURNET
photo : Didier Radiguet