Le public est debout. Les gens chantent, crient, dansent, tapent des mains. Ils semblent avoir passé un moment fabuleux. Alors pourquoi ne ressens-je rien ? Aucune vibration. Mon coeur bat normalement, doucement. Je suis assis dans mon fauteuil, les musiciens de Shirley Davis jouent parfaitement, et la chanteuse anglo-saxonne chante divinement. Rien ne se passe en moi.

Cela arrive parfois. C’est rare, mais cela arrive. La rencontre ne se fait pas. Je ne me connecte pas à l’artiste, je n’arrive pas à le comprendre, à l’entendre. Que faire alors ? Ecrire un texte à charge et descendre un artiste alors même que la salle entière semble avoir passé un agréable moment ? Mais qui suis-je donc pour nier le plaisir de plus de 300 personnes ? Alors, dans ces cas-là, je m’attache à comprendre ce qui n’a pas fonctionné. Plutôt que de foncer dans ma chambre d’hôtel pour capturer l’essence de mes sentiments, je prends un peu plus de temps pour analyser. Comprendre pourquoi les autres et pas moi. Essayons.

Je vois tout de suite un premier élément qui explique mon apathie. Alors que le concert a à peine commencé, et que les musiciens commencent à jouer seuls sur un air annonciateur d’une bonne soirée et qui me réjouit, le guitariste du groupe Eduardo Martinez se présente au micro pour annoncer Shirley Davis à grand renfort de superlatifs – et pourtant je ne suis jamais le dernier à en abuser -. Premier blocage. Dans la mesure où j’écoute majoritairement du jazz, je suis habitué à l’unité d’un groupe, et je vois ici une première démarcation qui me dérange entre la chanteuse et les musiciens. C’est une présentation pourtant courante dans d’autres styles de musique, mais je n’en suis malheureusement pas coutumier. Et je ne suis pas non plus coutumier du fait que le leader d’une formation n’annonce ses musiciens à un moment ou à un autre, laissant le soin à l’un d’eux de s’en charger.

Ensuite, j’ai la sensation tout au long du concert de vivre un moment fabriqué. Je ressens la façon dont Shirley Davis s’adresse au public comme une injonction, une obligation à lui obéir. Il ne me semble pas que l’on me propose de danser, mais que l’on me l’ordonne. Cette sensation ira même jusqu’au malaise lorsque la chanteuse apostrophe une à une les femmes qui ne se sont pas levées à sa demande. Il est évident que Shirley Davis souhaite partager avec le public, qu’elle souhaite qu’il y ait un échange avec l’audience. Mais ce n’est selon moi pas la meilleure façon de procéder. La musique suffit. Lorsque l’on met les bons ingrédients, les bons sentiments, je pense que le public le ressent et se lève sans que l’on ait à lui demander de façon si véhémente.

Enfin, une dernière chose m’a dérangé. Il est tout à fait normal de glisser quelques mots sur son dernier album pour en faire la promotion, tous les artistes le font car c’est tout simplement nécessaire. Ce soir, les deux albums de Shirley Davis & The Silverbacks étaient entreposés sur scène, et la chanteuse a pris le temps d’en faire la promotion à deux reprises. Encore une fois, il est peut-être question de ce dont j’ai l’habitude, de mon côté trop français sur les questions pécuniaires. Toujours est-il que cela m’a également déplu.

Les rencontres n’ont pas toujours lieu. Ce soir, elle n’a pas eu lieu, pour moi. Mais ce n’est pas le plus important, si elle a eu lieu pour toutes les autres personnes présentes.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet