Une pièce disparaît, une colombe apparaît. Des foulards sans fin jaillissent d’une manche, un lapin se dévoile sous un chapeau. C’est magique. Lorsque l’on est un enfant, il est des spectacles qui nous ravissent, qui nous émerveillent. Un simple tour de magie et nous voilà béats, subjugués. Et puis trop souvent, on grandit. On oublie que l’on peut se laisser aller à ne pas comprendre, que l’on peut accepter d’être à nouveau ignorant pour la beauté d’un tour, d’un instant. On veut savoir, on cherche à comprendre, notre esprit cartésien se met en branle et propose l’explication plausible la plus accessible pour nous satisfaire. Ce n’est plus magique.

Ce soir, Leila Martial, Eric Perez et Pierre Tereygeol nous ont réappris l’éberluement. Ils nous ont rappelé que l’inconnu, l’incompréhensible, l’invisible peuvent être des ravissements dont il faut savoir se délecter sans aucune retenue, comme des enfants. Une fois que l’on accepte que Baa Box n’est pas un trio mais un orchestre, un petit village peuplé de personnalités changeantes et cosmopolites, on recommence à rêver. On se libère de cette contrainte millénaire que représente le temps, on oublie l’environnement, les autres, soi-même. Tout ce qu’il reste, c’est une petite tête blonde, deux mains posées sur chaque joue et de jolis yeux écarquillés qui n’attendent qu’une chose, le prochain tour.

D’où vient cette basse ? Qui sonne cette cloche ? Où sont les oiseaux ? Quel est ce drôle d’objet dans les mains de la femme aux mille visages ? Pourquoi entends-je ce que j’entends ? Qui fait ça ? Où est-il ? À droite ? À gauche ? Comment fait-il ? Combien sont-ils dans le corps de la femme aux mille visages ? Elle peut changer quand elle veut ?

Bien sûr, on pourrait répondre à toutes ces questions. À quoi bon ? Quelle perte de temps, en lieu et place de l’enivrement que procure l’ébahissement.  

L’enfant se pâme souvent. Il rit souvent. Il pleure souvent. Et il peut passer de l’un à l’autre en un éclair. Les métamorphoses de Leila Martial sont fulgurantes, stupéfiantes. Lorsqu’elle redevient une chanteuse parmi aucune autre, le temps de Forget and Be, sa voix s’empare de nos entrailles, commence à jouer un peu avec, serre, remue. La chanson prend fin, une nouvelle personne vient d’apparaître. Facétieuse, joviale, et qui nous transmet immédiatement ces nouvelles émotions légères. D’un instant à l’autre, tout se produit, tout arrive. Pierre Tereygeol décide qu’il peut également s’amuser un peu avec nos entrailles et dévoile une voix somptueuse, un escamotage de plus dans une soirée qui n’en manque certainement pas.

Au second rappel, Eric Perez et Leila Martial, deux des milliers de voix du trio,  viennent s’asseoir au bord de la scène. La métamorphe du soir enjoint le public à pousser un cri d’oiseau de son répertoire. L’assistance devenue juvénile s’exécute sans hésiter. Je suis quant à moi subjugué, et comme l’enfant que je suis redevenu, je pose donc mon visage entre mes mains, et je savoure cet instant. Je savoure la magie de l’innocence retrouvée pour un instant fugace, je savoure le sourire radieux du trio, je savoure la simplicité et l’enchantement que sait encore éprouver l’humain lorsqu’il se retrouve nez à nez avec des magiciens grandioses.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet