Il est des sourires qui ne trompent pas. Ceux qui illuminent les visages des courageux venus pour découvrir la deuxième, et déjà dernière, artiste à se produire au cloître franciscain, Te Beiyo, en font partie. Il règne une atmosphère guillerette et rassérénante durant le petit déjeuner qui succède à la prestation de la jeune chanteuse qui a su conquérir un public encore embrumé avec une aisance déconcertante. Dès l’instant où sa voix commence à raisonner dans la salle, on se retrouve happé par une bienveillance naturelle, une volonté véritable d’offrir à chacun un moment rare de voyage à travers un univers narratif céleste. Te Beiyo nous emmène danser avec elle sous la pluie, nous protège de l’orage grondant et déclenche des bourrasques cutanées dignes d’un Milton Nascimento, lorsqu’elle jongle entre les langues avec simplicité. Un merveilleux appel à l’harmonie, à l’espoir et à une unité rassurante et nécessaire, qu’elle arrivera même à faire nôtre en nous invitant à rejoindre sa voix le temps d’un chant créole repris de bon cœur, un petit exploit alors qu’il n’est pas encore huit heures. La journée ne pouvait mieux démarrer, et la douceur du matin trouvera un écho un tour d’horloge plus tard, dans l’Opéra de Limoges, pris d’une fièvre envoûtante transmise par Mélanie de Biasio.

La chanteuse et flûtiste belge ouvre une porte, tend une main et nous laisse pénétrer dans une intimité musicale où le souffle et les silences comptent tout autant que sa voix ensorcelante. Le sotto voce, toujours au rendez vous, crée un équilibre distingué avec des arrangements minimalistes, et ce dès les premières notes de Brother. À l’instar de ce dernier, elle interprète ce soir bon nombre de morceaux de son dernier album majestueux. Les éclairages tamisés traversent la pénombre et mettent parfaitement en scène les déplacements voluptueux et aériens d’une Mélanie de Biasio qui semble rêver d’annihiler la distance au public qu’elle s’est employée à diminuer tout le concert durant. A entendre les hourras d’ovation du premier rappel, la mission semble accomplie avec brio, même si l’artiste à la musique protéiforme nous le dit, I’m gonna leave you. Pour l’heure, à tout le moins. La salle se vide lentement, comme engourdie, peu encline à voir en ce dernier morceau la fin d’une parenthèse enivrante. Et pourtant, à quelques encablures de là, un Octet furieux n’attend qu’une chose, infuser son énergie vibrante à ces corps toujours rêveurs.

Sept compositions et trois reprises plus tard, Saxtape a transformé L’Ambassade en chaudron. Avec deux tenors, un baryton, deux altos, quelques roulements au soprano ou à la flûte traversière et une section rythmique au rendez vous, les huit bordelais ont usé les semelles de tout être vivant doté de paires d’oreilles et de chaussures dès l’entame du troisième morceau de la soirée, un arrangement du No Dance d’Electro Deluxe. Musicalement, la filiation avec les Brecker Brothers semble évidente et est revendiquée avec un Pools grisant, sur lequel Stéphane Mazurier, le claviériste, se mue en Mainieri sans baguette. Rieur et blagueur, le groupe communique une énergie brûlante à laquelle le plus neurasthénique des hommes peut toujours essayer de résister. Round about Midnight, les huit labadens délivrent une dernière balade et nous enjoignent à amorcer un Crapulous Sleeping bien mérité.

Alexandre FOURNET
photo : Didier Radiguet