Il est des instants où la lumière qui éclaire le présent brille différemment. Des moments où cette lumière qui jaillit pourtant chaque jour prend une nouvelle teinte. Une teinte unique, une teinte que l’on ne verra qu’une fois, une teinte qui change tout. J’ai déjà aperçu ces lumières révélatrices de majesté dans plusieurs instants bénis, et ces lumières rayonnent encore aujourd’hui avec tant d’envergure qu’elles m’aveugleront toute ma vie. J’ai découvert une de ces lumières en écoutant une captation live de Mr Roy Hargrove pour la première fois alors que je m’interrogeais sur l’intérêt même de vivre. J’ai découvert une de ces lumières quand j’ai vu Mr Hargrove, dans ce même Opéra de Limoges, en chair et en os cette fois-ci, accompagné d’êtres qui me sont particulièrement chers et avec qui je pouvais partager mon amour inconditionnel et illimité pour le jazz. J’ai découvert une de ces lumières un soir de concert du Fred Hersch Trio au Sunset Sunside, pendant lequel j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps sans que je ne puisse aujourd’hui encore expliquer pourquoi. J’ai découvert une de ces lumières lorsque j’ai prononcé pour la première fois un je t’aime à l’être apothéotique qui partage ma vie. 

Je suis très chanceux. J’ai déjà été éclairé et aveuglé cinq fois. Ces moments ont changé ma vie, la façonnent. Le jazz façonne ma vie, la guide. Chaque jour, je brûle d’écrire encore la beauté du jazz, je bouillonne à l’idée d’exposer la magnificence de cet art suprême et de ceux qui le pratiquent. N’ayons pas peur des mots, je suis un fanatique.  Si j’écris sur le jazz, si je couche mon âme sur ces feuilles à chaque fois que je le puis, c’est parce que je suis intimement convaincu que ce monde ne pourra qu’être meilleur si chaque être humain sur cette Terre prête l’oreille à la somptuosité de cette musique, de la musique.Je suis un idéaliste nourri à la grandeur du jazz.

Il se trouve que ce soir, le 16 novembre 2019, à l’Opéra de la ville de Limoges, en France, j’ai vu une nouvelle fois une de ces lumières. Elle éclairait les six divinités présentes sur scène. Laissez-moi les nommer. Uriel Herman, Avri Borochov, Daniel Sun Krief, Uriel Weinberger, Aviv Bahar, Haim Peskoff. Je peux me tromper, mais je crois que ce soir n’était pas un soir comme les autres pour ces êtres divins. Il s’est passé quelque chose. Personne ne pourra jamais l’expliquer. Quand je regardais le visage d’Uriel Weinberger, je ressentais une fureur de jouer, une fureur d’aimer, de partager, d’hurler au monde entier les arcanes sublimes de cette musique. J’ai pleuré tout le concert et je pleure encore en écrivant ces lignes. C’est précisément pour vivre des moments comme ceux-là que j’existe et que j’arpente ce monde.

Ce soir, la grâce de ces démiurges m’a frappé comme jamais je n’avais été frappé auparavant, avec une force incommensurable, incalculable, insoutenable. Ce soir, chacun de ces instrumentistes était le meilleur du monde. Uriel Weinberger rivalisait avec John Coltrane. Avri Borochov tutoyait Dave Holland. Haim Peskoff discutait avec Art Blakey. Aviv Bahar toisait Anouar Brahem du regard. Daniel Sun Krief surpassait Abbey Lincoln. Uriel Herman donnait un cours à Thelonious Monk. Ai-je perdu l’esprit ? Peut-être. Je m’en fous. J’ai vécu le plus grand concert de ma vie.

Alexandre FOURNET
photo : Didier Radiguet