Après une première soirée de velours, il fallait oser s’aventurer dès-potron-minet rue Charles Gide et accepter la morsure glaçante d’un matin limousin de novembre pour avoir le bonheur d’écouter Gaël Rouilhac, encore jeune guitariste qui présentait ses compositions en solo dans l’étonnant cloître franciscain. Quelques rangées de chaises suffisent à habiller un couloir de ce lieu inhabituel pour le transformer en étonnante salle de concert, foyer bienvenu. L’étroitesse du couloir contraste avec une musique ouverte à de multiples horizons, qu’il serait délicat de faire rentrer dans une case. Loin de se limiter à sa seule guitare, Gaël Rouilhac profite de son multipiste pour chanter, fredonner, et s’amuser avec un melodica pour éveiller avec délicatesse les esprits encore embrumés. Le jour maintenant levé, il faudra attendre qu’il disparaisse à nouveau pour la suite du programme de cette journée qui ne fait que commencer.

Et quelle suite. L’infinity Quartet de David Murray, accompagné par Saul Williams, offre un spectacle simplement somptueux à qui veut bien l’entendre. Le saxophoniste américain, qui a su s’imposer comme un ténor du saxophone après les Coltrane et autre Coleman, est venu avec quatre comparses à la hauteur de son génie. Avec A Mirror of Youth, ils n’attendent pas une seconde pour nous embarquer violemment dans une course effrénée, un affrontement contre le temps qu’Eric McPherson est bien incapable de perdre. Le batteur new yorkais, membre depuis sept ans du monumental Fred Hersch Trio, et qui s’est fait connaître grâce au 3rd Eye Trio aux côtés de Nasheet Waits et Abraham Burton, dévore le rythme avec une précision diabolique, se muant en métronome sans commun égal. Bien malin celui qui pourra endiguer la tornade McPherson lorsqu’il est rejoint par l’impétueux David Bryant, qu’il accompagne souvent. Derrière une nonchalance effrontée, le pianiste dissimule un jeu désarmant de finesse et de musicalité alors même qu’il doit s’articuler dans des pièces complexes et exigeantes. À plusieurs reprises, David Murray s’efface complètement, à l’instar de Williams, pour laisser place à un trio d’une telle allure que l’on en viendrait à se demander si l’on est pas simplement venu voir les trois magiciens.

Mais les deux solistes du soir se rappellent très vite à notre bon souvenir. Le poète Saul Williams, fils spirituel de Ralph Ellison et Toni Morrison, scande ses textes enragés, refuse à travers eux le sort réservé aux communautés afro-américaines et assène une vérité dramatiquement actuelle et réelle. Ses interventions aiguisées vont de concert avec un jazz d’avant garde qui s’est inventé pour refuser des normes occidentales dont les musiciens noirs des années 50 ne voulaient plus. Chaque mot, chaque intonation, chaque silence qu’il utilise amplifie un message magnifiquement révolté, nous embarquant dans une tempête dont la seule issue est cette voix qui effleure parfois le mystique. Il nous abandonne parfois, ou plutôt on s’abandonne, cette fois à l’autre voix de la soirée. Qu’il utilise la clarinette basse ou le ténor, Murray n’a rien perdu de sa volubilité. Il forme et déforme les harmonies à sa guise, sans jamais s’essouffler, sans jamais s’employer. Une promenade de santé sur scène, un déferlement vertigineux dans nos oreilles, créant une soif inextinguible, une soif d’un dernier morceau, ou dix, on ne sait plus trop. Les cinq échevelés reviennent pour un dernier morceau, plus doux, afin de nous accompagner avec délicatesse vers L’Ambassade, pour le dernier concert de ce deuxième jour.

La voix grave d’Austin Walkin Cane remplit aisément l’espace du club limougeaud, bien aidée par un blues indémodable, le blues d’un maître dont on a l’impression qu’il manœuvre toujours en terre déjà conquise et acquise. Son trio du soir, complété par Fred Jouglas à la basse et Simon Boyer à la batterie, offre une prestation entraînante qui habille le club d’un chaud manteau que l’on ne veut plus quitter. Les neufs enfants de la nuit ont su attirer nos yeux à leur lumière enchanteresse, le temps de trois concerts exquis, jamais véritablement perdus dans la nuit.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet, Nicolas Gardelein (Photolim)