En France, la place de la religion catholique n’est plus du tout la même que celle qu’elle fût à l’époque de la toute puissante religion d’Etat. Alors forcément, lorsque les Como Mamas débarquent sur la scène de l’Opéra de Limoges pour chanter la gloire de Dieu et de Jésus, l’accueil est un peu réservé. La tradition Gospel est bien loin de nos préoccupations quotidiennes, et il y a évidemment un gouffre profond entre les trois vénérables du Mississipi et notre culture française. Ce gouffre abyssal aurait pu se creuser encore un peu plus lors de ce concert.

Deux jambes usées par les années et pourtant encore en pleine forme n’étaient pas de cet avis là. Celles d’Angela Taylor. Une des trois mamas s’avance jusqu’au bout de la scène et danse, frémit, occupe l’espace avec une énergie débordante qui n’a rien à envier aux jeunes générations de performers. Il n’en fallait pas plus pour combler des siècles d’histoire et emporter le public, allant même jusqu’à réussir l’exploit de lui faire chanter « Praise God » en fin de concert. 

Les Como Mamas nous ont aidé à combler des siècles d’histoire qu’il nous faut encore apprendre et réapprendre. Car bien avant d’être lié à la religion, le Gospel, qui s’appelait auparavant Negro Spiritual, était d’abord – et ce durant trois siècles – le chant des esclaves fraîchement débarqués d’Afrique pour servir les riches propriétaires terriens américains. C’était un moyen de communication, un moyen d’exister, un moyen de croire qu’il existait peut-être un futur dans lequel leurs enfants ne seraient pas seulement des outils mais des humains. Et même si ces populations se sont imprégnés des textes catholiques et ont embrassé ce dogme qui résonnait profondément avec leur condition, leur premier combat était celui de la survie, puis plus tard celui de l’égalité entre les Hommes, peu importe leur couleur de peau, combat mené concomitamment avec le jazz et le blues. 

Aujourd’hui encore, ce combat est à des années lumières d’approcher de son terme, et ce, que l’on parle des États-Unis ou de notre grand pays des Droits de l’Homme. Aujourd’hui encore, un noir américain a plus de deux fois plus de chance de mourir de la main d’un policier états-uniens qu’un blanc. Aujourd’hui encore, le Gospel existe notamment pour ne jamais oublier les horreurs du passé et du présent. 

N’oublions donc pas. N’oublions pas que nos idoles du jazz ont souffert toute leur vie du racisme, n’oublions que nombre d’entre eux en souffrent encore. Sans que cela n’ait le moindre sens, sans que l’on puisse donner une seule explication à ce phénomène, si ce n’est la stupidité profonde et millénaire de l’Homme.

S’il est bien une chose que ce festival nous a prouvé et nous prouvera encore, c’est notre capacité à vivre ensemble, à exister dans ce monde et à interagir les uns avec les autres quelles que soient notre langue, notre culture ou nos origines. Devant le jazz, devant la musique, nous sommes tous égaux. Et nous devrions l’être à chaque instant.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet