La fin approche. Il est temps pour trois lieux qui ont accueilli nombres de concerts mémorables pendant ces dix jours de festival de tirer leur révérence. À commencer par IF, pour la fin du rendez-vous des lève-tôt, avec un duo qui avait su nous mettre l’eau à la bouche respectivement jeudi puis vendredi matin, Elodie Pasquier et Didier Ithursarry. Ce duo, formé pour l’occasion, ne semble absolument pas en être à son coup d’essai. Et pour cause, dès les premières notes partagées, cette curieuse sensation nous envahit, ce sentiment qu’il existe une alchimie entre les deux instrumentistes, que ces pièces pour partie improvisées ont été éprouvées et mises à l’épreuve du temps. On se prend très vite à rêver d’en entendre beaucoup plus, de pouvoir rester assis des heures à les admirer explorer un seul thème pour l’éternité. Mais la fin approche. Elle est même déjà là, trop vite arrivée. Au sortir de ce concert, une impression nous taquine, nous poursuit, on veut éviter le cliché, on repousse cette idée qui se présente à nouveau, sans cesse. Et on craque. On le voit, ce duo Peirani-Parisien. On l’a vu. Peut-être est-ce aventureux. Aventurons nous.

S’aventurer. C’est ce que proposent Cassius Lambert et son groupe pour la dernière séance au Théâtre de l’Union. Cinq compositions. C’est tout ce dont ont besoin les sept suédois pour nous montrer que jamais le jazz, ou la musique dans son ensemble, ne sera un cycle fermé qui aurait atteint un apogée à un moment choisi. Il n’existe rien ici bas que l’on puisse rapprocher de ce que l’on vit pendant les 90 minutes de transe dans lesquelles nous emportent le groupe venu de Malmö, qui commence par nous effrayer, nous inquiéter. Avec Krig, c’est la guerre. L’entame est agressive, gutturale, puissante. Les musiciens prennent tout le temps nécessaire à l’installation de ce premier tableau, et ils procèdent ainsi tout le concert durant. La surprise est totale lorsqu’à la fin de ce premier thème, la douce et délicate voix de Cassius Lambert nous remercie chaleureusement de notre présence. Douceur et délicatesse, c’est sous ces signes que débute le second morceau, Hav. Cela ne durera pas. Emporté par des vagues sonores fabuleuses, on retrouve vite la férocité enivrante du premier voyage. Ce soir encore, il est question d’intelligence. Ayant pourtant une kyrielle d’effets sonores à leur disposition, ils utilisent à la perfection ces outils, qui servent brillamment la performance grâce à une parcimonie et une justesse époustouflante. Les sons s’imbriquent idéalement, chacun devenant le rouage d’une machine à prodige inarrêtable. On alterne les moments de grâce aérienne et de fureur passionnée, bercé par ces rythmes kaléidoscopiques et par les apparitions fulgurantes de la voix magnétique de Lise Kroner. Cette alternance, ce contraste, Cassius les cultive jusqu’à l’obsession, jusqu’à ce Kontraster hypnotique. Tout est possible. On a la sensation que tout peut arriver, que les musiciens peuvent nous emmener n’importe où sans jamais quitter ce fleuve sur lequel ils nous guident. C’est ce qu’ils font. Lente, rapide, douce, abrupte, vaporeuse, brûlante, les limites de cette musique n’existent plus, et nos certitudes avec. Elles volent en éclat. Qu’était-ce ? À quoi avons-nous assisté ? Comment le qualifier ? Est-ce nécessaire, d’ailleurs ? Probablement pas. Cassius Lambert nous a simplement promené dans des contrées encore inconnues, et il est fort probable que son esprit renferme une infinité de terres que nous n’avons jamais foulées.

Un peu perdus, il fallait bien l’âme et la voix solaires de Lisa Doby pour retrouver notre chemin. La chanteuse américaine rayonne avant même de nous avoir offert ses premières intonations magistrales. De Stevie Wonder aux Beatles en passant par Aretha Franklin et Tina Turner, l’artiste marche sur l’eau, joue avec sa voix sans effort aucun et nous subjugue avec French Touch, que l’on aura toutes les peines du monde à se sortir de la tête. On sent bien que cette scène est bien trop exiguë pour ce talent échappant totalement à une quelconque norme. La clameur ne trompe pas. Du petit matin à la nuit tombée, les voix de ces seigneurs nous ont brillamment pénétrés, avant une dernière balade angélique.

Alexandre FOURNET
photos : Didier Radiguet