La cloche sonne, le ballet des fauteuils prend fin, et les derniers murmures s’éteignent avec la lumière. La treizième édition d’Éclats d’Email est lancée. Et pour ne pas manquer la mise en orbite de cette passionnante navette éphémère, il fallait au moins ces quatre astronautes là, explorateurs prêts à nous faire doucement décoller sans que l’on ne puisse vraiment se poser ensuite. Encore faudrait il le vouloir.

Est-il bien nécessaire de présenter l’illustre légende qui venait se produire ce jeudi 15 novembre sur la scène de l’Opéra de Limoges ? Le contrebassiste du deuxième grand quintet de Miles Davis est précédé par ses faits d’armes que l’on a fini par ne plus compter, exsangue devant tant d’enregistrements mythiques. Ron Carter s’installe donc avec l’assurance tranquille de celui qui sait parfaitement où il va mener sa barque. Venu avec son “Golden Striker trio” (guitare, contrebasse, batterie) sept ans plus tôt, il présente au public une autre formation, un quartet, “Foursight”, composé d’un compagnon de route de plusieurs années, le batteur Payton Crossley et un saxophoniste habitué de la scène américaine, Jimmy Greene. Au piano, on retrouve une instrumentiste qui a participé à la grande histoire du jazz, Renée Rosnes, puisqu’elle fut membre d’un quartet précurseur pour les femmes dans le jazz, le “All-women quartet” de Joe Henderson, qui serait encore aujourd’hui un pari osé. Alors en 1987…

Mais l’instrument trompe rarement, et si en 1987 on pouvait encore essayer de nier l’évidence, il faudrait un empire de mauvaise foi pour priver la pianiste canadienne de sa virtuosité du soir. Son affinité pour le classique se dévoile élégamment à travers des solos qui ne trompent pas sur sa formation. Un style qui convient parfaitement à l’atmosphère du soir, plus douce qu’électrique, plus empruntée que survoltée. Les quatre musiciens se baladent à travers les thèmes, et nous avec. Ron Carter, lui, s’amuse paisiblement, avec la sérénité d’un géant maître en son domaine. On sent toute sa malice à chaque regard, toute l’ingénuité d’un enfant de 81 ans qui semble se délecter des friandises confectionnées par ses trois acolytes, et ce, pendant les 110 minutes qu’aura duré le concert.
Un concert du contrebassiste américain sans une reprise de My Funny Valentine n’étant pas véritablement un de ses concerts, le standard popularisé par Chet Baker offrira à la pianiste et au leader une ouverture à un espace d’expression délicieux pour pouvoir honorer ceux qui ont dû “quitter le concert” et qui ne reviendront plus, pendant toute la deuxième partie de la prestation. Jusqu’à une clôture imparable sur You and the Night and the Music, qui n’en finit plus de porter avec tant d’éloquence son nom.

L’homme ne serait qu’argile, à en croire la Bible. Roy Hargrove, justement et dignement honoré en début de plateau, nous l’a rappelé. Les notes de Ron Carter étaient tout aussi fragiles que nous le sommes, toutes d’argile vêtues, abondantes, diverses, à chaque fois différentes. C’est ainsi qu’elles nous touchent, et que nous espérons être touché tout le festival durant.

Alexandre FOURNET
photo : Didier Radiguet