Comment écrire Sly Johnson? Peut-on écrire Sly Johnson? Existe-t-il, ici ou ailleurs, des mots capables d’articuler la structure de l’être magnifique qui s’est produit devant nous ce soir ? Probablement pas. N’essayons pas. On ne définit pas l’insaisissable.

A l’instant où Sly Johnson apparaît sur scène, personne ne saurait dire ce qu’il va se passer. Personne ne sait dans quelle direction le caméléon va avancer. En revanche, à ce même instant, une certitude inébranlable s’ancre profondément en nous. Où qu’il aille, nous serons. Où qu’aille son souffle, nos souffles le rejoindront. Il n’a besoin que d’un morceau pour apprivoiser une salle entière. Avec EVRBDD, le monstre scénique a déjà gobé l’assistance goulument et il va pouvoir se régaler tout le concert durant. Il peut donc dérouler férocement tout ce qu’il est, exposer son infinie complexité au petit monde qu’il s’apprête à méduser.

Rap, soul, funk, le sextet du soir sait tout faire, et le fait avec extase et harmonie. Laurent Coulondre sautille sur ses claviers pendant que Martin Wangermée se déchaîne sur son set. Ralph Lavital et Anthony Jambon courent sur leur guitare, s’étonnent, s’impressionnent. Laurent Salzard crée la vibration, déploie l’architecture sonore propice à la béatitude. Ces cinq-là soufflent une tornade passionnée sur celui qui la transforme ensuite en un ouragan affamé. Nasty Girl arrive comme le préambule annonciateur d’une série de mouvements incontrôlés et incontrôlables. Peu après, Sly Johnson nous prévient. Les vibrations vont s’emparer de nos corps, et le seul moyen d’y résister, c’est d’y céder. La funk et la soul vont être ressuscitées et élevées à nouveau dans les cimes où elles ont toujours résidé.

Le Mic Buddah commence ce voyage seul, simplement épaulé par un looper. Il crée à lui seul une ossature splendide, qu’il orne brillamment à la seule force de sa voix. A cet instant, tout semble figé, tous semblent figés, suspendus à une voix qui peut tout, qui sait tout, qui est partout et dont le nombre de formes n’est limité que par l’imagination du maître qui la manie, si l’on peut appeler cela une limite. Plus tard, on ne sait plus quand, on ne peut plus savoir, le groupe le rejoint. L’Opéra tout entier se lève et danse en se rappelant James Brown, en se rappelant le SugarHill Gang, en se rappelant toutes les splendeurs que ce monde a engendré et continue d’engendrer. Pendant trente minutes, aucun d’entre nous ne se rassoit, tout subjugué que l’on est par la créature solaire qui brûle nos coeurs. L’atmosphère est fiévreuse, survoltée. Après le rappel, Tué ma vibe achève une soirée d’ouverture flamboyante.

Chanteur, instrumentiste de la voix, rappeur, poète, petit génie de la soul, Sly Johnson est tout cela et bien plus encore. Beaucoup plus que cela. Sans limite, métamorphe, inimitable. Il incarne un esprit musical libre et affranchi des questionnements stylistiques, un esprit qui vit pour faire éclore en nos seins une musique du salut, une musique du bonheur. Sly Johnson est né à l’ère de James Brown, d’Al Green et de tous leurs frères d’âme. Nous, nous sommes nés à l’ère d’un homme qui était dans le groupe ayant sorti “La preuve par trois” sur KLR. Un homme qui peut nous faire rencontrer Stevie Wonder ou Wonder Mike dans la même soirée. Un homme qui peut recréer les frissons de A Love Supreme avec une loop station et quelques cordes vocales. Nous sommes nés à l’ère de Sly Johnson.

Alexandre FOURNET
photo : Didier Radiguet