Ouverture de légende, clôture de légende. Après 11 jours d'instants fiévreux, de délices sonores et d'exaltations musicales, il était nécessaire d'accueillir un artiste mythique pour apporter un point final à la hauteur de cette treizième édition du festival Eclats D'Email. Ce soir, Don Bryant incarne ce rôle à la perfection. Depuis deux ans, le rayonnant septuagénaire venu de Memphis est de retour sur la route et on sent puissamment qu'il ne boude nullement son plaisir de fouler à nouveau le plancher des scènes internationales.

La fin approche. Il est temps pour trois lieux qui ont accueilli nombres de concerts mémorables pendant ces dix jours de festival de tirer leur révérence. À commencer par IF, pour la fin du rendez-vous des lève-tôt, avec un duo qui avait su nous mettre l'eau à la bouche respectivement jeudi puis vendredi matin, Elodie Pasquier et Didier Ithursarry. Ce duo, formé pour l'occasion, ne semble absolument pas en être à son coup d'essai. Et pour cause, dès les premières notes partagées, cette curieuse sensation nous envahit, ce sentiment qu'il existe une alchimie entre les deux instrumentistes, que ces pièces pour partie improvisées ont été éprouvées et mises à l'épreuve du temps.

C'est seulement la troisième fois que Didier Ithursarry se produit en solo lorsque sa main gauche entame son lancinant va et vient, cette danse unique avec son accordéon. Pour l'avant dernier concert à l'IF, on rencontre donc un instrument toujours rare dans le jazz, que l'accordéoniste va promener sur les mêmes chemins sinueux que ceux vers lesquels sa musique nous pousse irrémédiablement. La puissance de l'instrument est ce matin mise au service d'improvisations apaisées et apaisantes, loin des rythmes effrénés qu'il peut offrir.

Nous avions définitivement quitté le cloître franciscain la semaine dernière, après le concert de Te Beiyo. Et pourtant, nous voilà de retour, suite à un changement de programme finalement bienvenu. Cependant, la journée commence plus tard ce matin. Aux alentours de 7h30. Le rêve de la veille au soir s'est prolongé jusqu'à l'Irrésistible Fraternité, toujours avec Elodie Pasquier, en solo cette fois. On ne sait plus trop comment on est arrivé jusqu'à cette salle, jusqu'à notre siège où les songes de la nuit ont repris leur droit.

Pour le premier concert du festival au Théâtre de l'Union, c'est une autre instrumentiste brillante qui vient présenter son projet en quintet, la clarinettiste Elodie Pasquier et son groupe Mona. Si l'un des spectateurs de ce soir avait oublié que la splendeur pouvait saillir du chaos, la fracassante performance des cinq argonautes aura servi, non pas de piqûre de rappel, mais de marque indélébile gravée dans la chair à grands jets de notes providentielles. Ne pas se fixer de limites. Être libre. Jouer une musique qui n'accepte pas de barrières, qui refuse de prendre une forme imposée ou existante.

En juin 2007, sortait Femmes du Jazz, un ouvrage écrit par Marie Buscatto sur la place des femmes dans le jazz, et qui mettait en lumière une réalité que ce monde porte depuis ses débuts : en France, seulement 8% des musiciens de jazz étaient des femmes. Onze ans plus tard, si la situation a peut être un peu évolué, il n'y a eu aucun bouleversement, que ce soit en France ou dans le reste du monde. Et c'est en ce sens là que la démarche d'Édouard Ferlet et de son trio du soir est non seulement louable, mais aussi absolument nécessaire.

La beauté surgit parfois sans crier gare. Sans que l'on y soit tout à fait préparé, sans que l'on ait le temps de complètement l'appréhender. Ce soir, elle sourd des saxophones de l’une des trop rares instrumentistes féminines de jazz, Silvia Ribeiro Ferreira. Le quartet qu'elle mène présente à l'occasion de ce concert son premier album, Luziades, sorti courant septembre, fruit notamment de l'expression des racines portugaises de l'artiste limousine à travers le jazz. Jonglant entre le baryton et le tenor au gré des morceaux et des intonations, la saxophoniste nous invite à plusieurs reprises à la suivre, à découvrir sa profondeur et ses inspirations.

Quatorze trublions atypiques prennent place sur la scène du Centre Culturel Jean Gagnant derrière un ensemble d'instruments pour le moins incongru. Violons, batterie et violoncelles côtoient flûtes à bec et jouets pour enfants dans cette fanfare nippone ingénue. Quatorze personnages que l'on croirait tout droit sortis d'un film de Kore-eda, quatorze âmes rayonnantes de simplicité et de fragilité, à l'humanité tendre et touchante.

Il est des sourires qui ne trompent pas. Ceux qui illuminent les visages des courageux venus pour découvrir la deuxième, et déjà dernière, artiste à se produire au cloître franciscain, Te Beiyo, en font partie. Il règne une atmosphère guillerette et rassérénante durant le petit déjeuner qui succède à la prestation de la jeune chanteuse qui a su conquérir un public encore embrumé avec une aisance déconcertante.

Après une première soirée de velours, il fallait oser s'aventurer dès-potron-minet rue Charles Gide et accepter la morsure glaçante d'un matin limousin de novembre pour avoir le bonheur d'écouter Gaël Rouilhac, encore jeune guitariste qui présentait ses compositions en solo dans l’étonnant cloître franciscain. Quelques rangées de chaises suffisent à habiller un couloir de ce lieu inhabituel pour le transformer en étonnante salle de concert, foyer bienvenu.

La cloche sonne, le ballet des fauteuils prend fin, et les derniers murmures s'éteignent avec la lumière. La treizième édition d'Éclats d'Email est lancée. Et pour ne pas manquer la mise en orbite de cette passionnante navette éphémère, il fallait au moins ces quatre astronautes là, explorateurs prêts à nous faire doucement décoller sans que l'on ne puisse vraiment se poser ensuite. Encore faudrait il le vouloir.